Mot de passe oublié ?

L'INTERVIEW DE LA SEMAINE

Entretien avec Antoine Burel, Directeur Financier de Legrand


Legrand, l'un des 1ers fabricants mondiaux de matériels et d'équipements électriques, a subi une sévère chute de son activité pour les neuf premiers mois de 2009. Le groupe a su toutefois adapter ses coûts face à cet environnement, et préserver ses marges. Il peut ainsi relever ses prévisions de rentabilité sur l'ensemble de l'exercice.


Quel bilan faites-vous de la performance de Legrand depuis le début de l’année ?

Antoine Burel : Tout d’abord, un point important à souligner est que Legrand est une société qui n’a pas de carnet de commandes. Nous sommes dans un domaine où ce que l’on nomme «l’activité de flux» représente plus de 80% de l’activité. Ainsi, les électriciens se fournissent chez nos clients les distributeurs, et réalisent ensuite leurs installations en se réapprovisionnant au fil de l’eau. Nous n’avons donc quasiment pas de grands projets. Et les projets de taille moyenne ou petite représentent moins de 20% de notre activité. Nous sommes en permanence attentifs aux conditions de marché pour être certains d’être prêts dans tous les cas de figure : croissance, stabilisation, ou dégradation de l’activité. Nous devons être prêts à la fois pour la gestion de nos dépenses, ainsi que  celle de notre besoin en fonds de roulement, puisque l’un de nos indicateurs principaux en terme de performance financière, c’est la génération de free cash-flow.

En 2008, nous sortions de plusieurs années marquées par un rythme de croissance organique de 7% à 8%, et sur le premier trimestre 2008, ce rythme est passé à 1.4%. La croissance est devenue stable sur le troisième trimestre, puis en recul de 6.3% sur la dernière partie de l’année 2008. Très rapidement, nous avons mis le groupe en ordre de marche pour faire face à ce changement conjoncturel. Nous sommes « programmés » pour être très réactifs. Au cours du premier semestre 2008, nous avons commencé à réduire le rythme des dépenses, puis au cours du dernier trimestre 2008, nous avons demandé aux équipes de passer à un mode d’adaptation plus structurel, pour prendre en compte le  changement majeur des conditions de marché.

 Résultats : sur les neuf premiers mois de l’année 2009, le chiffre d’affaires a reculé de 15.7% à structure et change constants, mais nous ne perdons que 50 points de base sur la marge opérationnelle ajustée récurrente grâce à l’adaptation en continue de nos dépenses dans la même période.

 

Ces éléments vous permettent de relever vos objectifs de marge opérationnelle sur l’ensemble de l’année ?

A. B. : Absolument. Nous avions en début d’année exprimé un objectif de 14% à 16% pour la marge opérationnelle ajustée récurrente, nous relevons cet objectif à près de 17%, ce qui est un niveau bien supérieur, mais nous avons démontré, mois après mois, que nous étions capables de nous ajuster pleinement et sans retard. L’année dernière, le niveau de marge était de 17.7%.

 

Pensez-vous qu’une reprise sur vos marchés est possible dans les mois qui viennent ?

A. B. : Legrand s’adresse principalement à deux grandes typologies de marché : les secteurs résidentiel et tertiaire. Dans une moindre mesure au secteur industriel. Au sein de ceux-ci, 40% de nos ventes proviennent du neuf et 60% de la rénovation.

Nous observons clairement un atterrissage en douceur de la situation sur le résidentiel dans des pays comme les Etats-Unis ou la France. C’est un signal positif mais nous ne constatons pas encore de reprise.

Dans les pays émergents, la situation devient plus favorable, en particulier en Inde et en Chine, où la croissance est repartie sur le dernier trimestre. Voilà quelques signaux positifs, mais malheureusement, il faut souligner que les marchés européens, les États-Unis et d’autres pays, même certains émergents, ont un secteur tertiaire orienté à la baisse. Comme cela représente une part très significative de notre activité, nous ne pouvons pas encore parler de reprise dans les mois qui viennent.

 

Comment évolue votre situation financière ?

A. B. : Le cash flow libre s’élève à 465 millions d’euros depuis le début de l’année 2009, en progression par rapport à la même période de 2008 sous l’effet d’une gestion très dynamique du besoin en fonds de roulement et après prise en compte d’une progression de 23% des investissements en produits nouveaux qui représentent plus de 60% des dépenses d’investissement totales. Par rapport au 30 septembre 2008, nous avons réduit notre dette nette de 530 millions d’euros.

 

Cela vous donne maintenant suffisamment de marge de manœuvre pour réaliser des opérations de croissance externe ?

A. B. : En effet. D’ailleurs nous n’avions pas vraiment la volonté d’arrêter d’en faire, c’est simplement que dans des périodes de crise comme celle que nous avons connue, la volatilité rend ces opérations pratiquement impossible, en tout cas à des conditions acceptables. C’est réellement un sujet sur lequel nous sommes très actifs, car la croissance du groupe est assise sur deux  piliers: une R&D très soutenue, nous investissons 4% à 5% de notre chiffre d’affaires en recherche et développement, et une croissance externe qui a toujours été le deuxième pilier de notre développement, puisque nous avons réalisé sur les cinquante dernières années environ 120 acquisitions dont 19 de 2005 à 2008.

Nous cherchons, à travers ces acquisitions, à dégager principalement des synergies de revenus, c’est-à-dire acheter des acteurs locaux, de taille moyenne, avec des positions de marché intéressantes. Nous achetons ainsi des positions commerciales. Une fois à bord du navire Legrand, ils bénéficient de la puissance du réseau commercial Legrand et des synergies avec nos produits. Pour cela, il faut plutôt se diriger sur des secteurs où l’on a des chances d’avoir de la croissance. C’est pour cela que nous ciblons plus particulièrement les pays émergents, en particulier l’Inde, et la Chine, et/ou des produits complémentaires, par exemple l’efficacité énergétique.

 

Quels sont les objectifs stratégiques à plus long terme qui sont poursuivis par le groupe Legrand ?

A. B. : Nous sommes dans un métier pour lequel le potentiel de croissance est énorme. On considère par exemple qu’environ 25 % de la population mondiale n’a pas d’accès à l’électricité. Cette population se trouve plutôt dans les pays émergents. Nous avons donc de formidables opportunités sur ce point. Un autre secteur très porteur sur le long terme, c’est «la stratégie de montée en gamme», que nous avons développé depuis plusieurs années et allons continuer à faire dans le futur, au travers de notre recherche et développement. Nous lançons des produits avec plus de design, de fonctionnalités pour l’utilisateur final, mais aussi pour l’installateur. La recherche et développement n’a absolument pas ralenti durant les derniers mois. Quand nous avons adapté de 17.5% nos coûts, cela n’a pas été du tout fait au prix d’un ralentissement de la partie recherche et développement. Nous devons continuer à nous préparer pour l’avenir en termes de croissance organique via une mise sur le marché de nouveaux produits avec de l’innovation embarquée, et trouver les cibles d’acquisition dans des marchés porteurs.

Ce qui a changé, c’est ce que nous avons réussi à faire en 2008 et en 2009 en termes d’adaptation de coûts. Quand nous retrouverons de la croissance, nous bénéficierons de meilleures marges, profitant de ce que nous aurons réussi à faire dans ces deux années, au cours desquelles nous avons repensé nos façons de fonctionner, nos process. Finalement, nous sommes maintenant plus forts, ou en tout cas nous serons plus forts demain que nous l’étions avant la crise.

-----

Propos recueillis par Jean-Christophe Rolland.

 

LIENS PARTENAIRES

 
 

LIENS COMMERCIAUX